Noelle encadrée par ses deux assistants, à sa droite Sandro, à sa gauche Lionel. Et puis Sophie leur adjoint…
Ils connaissent par
cœur chaque seconde de chacune des 7700 prises
tournées, chaque « couche » de chaque
plan traité en VFX.
Une fois ce travail accompli,
nous discutons un instant puis je laisse Noëlle travailler. Je
monte dans mon bureau pour faire comme tout le monde,
répondre aux e-mails. Aussi pour noter à chaud ce qui
va être indispensable pour compléter au son et
à la musique ce que je viens de voir. Aussi, pour
répondre aux mille questions qu'on me pose pour
préparer le futur, les affiches, le dossier de presse, les
messages radio, les "teasers" et autres bandes-annonces, les
modules pour les sites internet, une nouveauté à
l'occasion de ce film.
Au bout de quelques heures, parfois moins, Noëlle m'appelle.
Généralement pour me présenter son premier
assemblage, parfois parce qu'elle tombe sur un os et qu'elle
souhaite la participation de mes crocs.
A l'époque de mes premiers films, j'avais l'habitude de ne
pas quitter la salle de montage une seconde. J'ai compris, peu
à peu, qu'il ne faut pas s'intoxiquer. Il ne faut pas
assister à l'opération de sectionnement, il ne faut
pas savoir où exactement va venir la coupe. Il faut
s'éloigner du monstre pour le redécouvrir avec une
certaine fraîcheur, ne pas être impliqué dans
l'infini détail afin de pouvoir juger de l'essentiel. On va
me dire que cette démarche est en totale contradiction avec
ma méthode de tournage où je m'implique dans chaque
atome. En réalité entre le moment où je
m'exalte sur une méthode de filage du lin, où je
choisis la nuance de la teinture qui le colorera et le moment
où l'acteur arrive habillé et maquillé sur le
plateau il s'est passé des mois. Je ne prête plus
attention au textile, ni au costume essayé dix fois. Je ne
m'attache plus qu'au sens de la scène et au jeu des
acteurs.
Sur Sa Majesté Minor
nous n'avons pas démarré le montage par la
scène 1 comme il est logique, mais avec toutes les
scènes dites "de la forêt mythologique" avec Vincent
Cassel. Raison simple : le personnage de Satyre qu'il
interprète, ainsi que son ami l'homme cheval Centaure,
nécessitent de complexes interventions du département
effets spéciaux (VFX, pour Visuel FX, prononcer à
l'anglaise "ef-ex"). Le montage devait être livré et
quasi-définitif à noël pour être en mesure
d'assurer la sortie le 10 octobre ! Je reviendrai sur ces travaux
aussi laborieux que passionnants plus tard.
En nous mettant au travail dès mon retour d'Espagne,
début décembre, nous avons livré les vingt
minutes cruciales dans une forme suffisamment définitive
pour que les graphistes puissent commencer à intervenir sur
nos images dès les premiers jours de 2007.
En moyenne notre rythme de montage est d'une minute par jour. Donc
pour un film d'1 h 40 comme Sa Majesté Minor,
c'est-à-dire cent minutes hors générique de
fin, il faut compter cent jours. Grosso modo cinq mois. En
réalité, on assemble d'abord grossièrement
à raison de deux minutes par jour, si bien qu'au bout de
trois mois on se retrouve avec un premier "ours" trop long et mal
foutu qu'on affine par la suite. Notre premier monstre faisait tout
juste un peu moins de deux heures. Pendant les deux mois qui ont
suivi, nous avons fait fondre vingt minutes de lard, de gras
inutile, pour arriver à la sveltesse souhaitée
dès l'écriture. (Le film avait été
préminuté à 1 h 37).
Beaucoup, surtout ceux qui sont
habitués à filmer le bain du petit et à
regarder sans délai le résultat sur l'écran de
la télé du séjour, se demandent ce qu'on
glande pendant tout ce temps. Eux, quand ils font un "montage",
passent une après-midi pour bout-à-bouter une heure
trente de leur "best of". Le "film" ainsi obtenu suscite la plupart
du temps les félicitations du public familial. Certains
cinéastes s'inspiraient de la méthode. Ceux qui
gravitaient au sein d'une famille unie, donc restreinte, obtenaient
les mêmes appréciations gratifiantes.
Le public payant est évidemment plus exigeant. Il se lasse
vite. Le monde change, le cinéma aussi. La perception des
images est de plus en plus instantanée. Quand il fallait
vingt secondes pour expliquer un lieu, on en veut deux aujourd'hui.
Être concis, faire court, ne veut pas dire être
sommaire. Il y a des gens qui prennent une plombe avec des mines
profondes à vous raconter une histoire inutile, d'autres qui
vous serrent la gorge après quarante-cinq secondes d'un
récit économe.
J'ai sans cesse en tête cette anecdote de Gide qui, la mine
désolée, s'excusait auprès de son
éditeur en présentant un manuscrit trois fois plus
volumineux qu'à l'ordinaire : "Désolé, je n'ai
pas eu le temps de faire court".
Trouver la substance signifiante de chaque plan, savoir juxtaposer
les seuls moments forts en donnant l'illusion qu'ils
s'enchaînent dans une fluide continuité temporelle,
voilà tout l'art de l'ellipse, tout l'art de Noëlle
Boisson et des grands monteurs. L'orfèvrerie demande
beaucoup de métier, beaucoup de talent. Beaucoup de patience
aussi.
Statistiques de Sa
Majesté Minor
1 100 plans tournés (avec une moyenne de sept prises par
plan j'ai donc dit 7 700 fois "moteur" et 7 700 fois "coupez"
pendant le tournage).
1 200 changements de plans dans le film (donc à
l'écran un plan nouveau ou prise nouvelle toutes les cinq
secondes).
105 heures de film tourné (pour un montage final de 101
minutes, à peu près une heure tournée pour une
minute montée. Ratio de 60 pour 1).
400 plans passent par les VFX (donc un tiers des plans
tournés, 300 pour des interventions modestes, 100 pour des
combinaisons lourdes ou très lourdes).
77 jours de tournage (donc une minute vingt secondes "utile" par
jour. Pour un téléfilm le minimum est 7 minutes. Une
cadence industrielle qui interdit le même
travail).

mar 09 oct 2007 22:58