Laurent Lévy vêtu du manteau de coquillage de Sa Majesté, s’agite en synchronisme avec l’image
L'opération fait rigoler tout le monde. Un des grands
classiques de la cérémonie des Césars
était de voir Jean-Pierre Lelong taper sur des noix de coco
tandis qu'à l'écran les sabots des chevaux de la
garde républicaine frappaient les pavés.
Il est vrai qu'un audi de bruitage vaut le déplacement.
Même les puces de Vanves sont mieux rangées. Il y a
des vieilles valises ouvertes partout, des sacs cradingues qui
vomissent un infernal bric à brac de vieilleries. Un
catalogue à la Prévert. Un téléphone en
bakélite, un vieux blouson, un peigne édenté,
une casserole sans manche, un manche sans marteau, une vielle
machine à écrire, toute la fortune du bruiteur. Des
années de travail et d'essais, pour obtenir le son
crédible. Le Titanic sombre ? La casserole sans manche dans
l'évier cradingue fera la blague. Une grande
complicité entre le bruiteur et l'ingénieur du son
est nécessaire, pour choisir le micro juste, l'angle
d'attaque, la proximité, la réverbération,
etc.
A quoi sert le bruitage
?
Le bruitage est indispensable :
- pour la "VI", la "version internationale",
- pour redonner de la vie aux sections
postsynchronisées,
- pour remplacer les bruits défectueux ou
inappropriés du son direct.
La "VI" est la bande son de la totalité du film, avec les
ambiances, la musique et les bruits mais sans les dialogues. La
"VI" va être livrée dans les territoires
étrangers comme support pour les versions doublées.
Il suffira de rajouter la voix des nouveaux acteurs qui diront le
texte dans la langue d'accueil. Les "VI" ne se font que pour les
films qui ont l'espoir d'être vendus à
l'étranger et d'y être diffusés dans un nombre
de copie suffisant pour justifier les frais d'un doublage. La
majorité des films français sont diffusés hors
des frontières de la francophonie dans quelques salles
seulement. Dans ce cas, ils sont diffusés dans le circuit
des cinémas spécialisés qui passent des films
sous-titrés.
Dès qu'on traite une scène en postsynchro (voir plus
haut), on perd tout ce qui fait la vie d'un son direct. Les
ambiances (le vent, la rumeur de la ville, le chant des oiseaux),
mais aussi les bruits du corps, les pas sur le gravier de
l'allée, les froissements de la veste. C'est pourquoi, les
acteurs peu expérimentés ont horreur de la
postsynchro : quand ils se réécoutent, ils ont
l'impression que leur voix est morte, creuse. En fait, elle manque
de ce que va leur apporter le bruiteur. On comprend aussi pourquoi
bien des films sont obligés de renoncer à
l'amélioration de la postsynchro : non seulement il faut
faire revenir l'acteur, payer le temps d'audi, mais aussi
prévoir du temps de bruitage et, bien sûr, refaire les
ambiances. J'y reviendrai.
Les sons enregistrés en direct sont souvent des sons
inappropriés. Par exemple dans Sa Majesté Minor
une branche se rompt et la tête de José tombe sur
un rocher. Sur le tournage, la branche est bricolée par le
département SFX. Elle ne se rompt pas mais bascule
grâce à un système pneumatique. Son :
pschit-cronk-schlonk. Le plan suivant qui raccorde : la branche
traverse le champ avec un mannequin accroché aux branches.
Le mannequin en mousse tombe sur le caillou en polystyrène.
Son : Mouf-shouik. Le bruiteur va remplacer tout ça par un
magnifique "craaaak… clac ! Plak !".
Sur les trois ou quatre semaines de bruitage, je
n'interviens qu'au début et à la fin de chaque
bobine. Je regarde chaque section de dix-huit minutes en compagnie
de l'équipe de bruitage. J'explique les sons particuliers
que je veux (l'amphore qui se brise devra faire un son creux et
lourd genre plonk-craounkkk, pas toc-clic), je rappelle la texture
des sols parfois mal visibles (un sentier recouvert de feuilles
sèches ou un chemin caillouteux), je raconte en quoi sont
faites les étoffes (c'est rêche, ça gratte).
Après deux jours de boulot, je réécoute la
bobine et nous rectifions ensemble. Non la merde dans laquelle
José écrase son pied ne fait pas le bruit d'un paquet
de chips sur lequel on s'assoit, mais celui dune tranche de
pâté de foie qu'on écrase.
A cette période là, j'ai des journées
très rigolotes. Je passe d'une salle à l'autre, d'un
audi à l'autre. Je commente un trucage en cours, je
vérifie un prémix parole, je refuse une affiche,
j'applaudis à un remontage, je file de l'autre
côté de la Seine pour enregistrer un solo de trombone,
je reviens écouter les choix d'ambiances.
Varié.

Pouvez vous aller voir sur internet si vous le désirer: le bruiteur de gravier
J'aimerai connaître votre avis.
Cordialement