Jean-Marie Dreujou
le Chef-Opérateur, Jean-Jacques Annaud, Fabien Pascal
l’étalonneur et Sarah responsable des VFX surveillent
l’étalonnage
Depuis un certain nombre de films je m'étais
résigné. Depuis La Guerre du feu, mes chefs
opérateurs qui se donnaient un mal infini sur le plateau
pour donner au film la meilleure image possible disparaissaient au
moment crucial de l'étalonnage. Je m'étais
résigné et passais chaque fois trois semaines
complètes au labo à choisir en compagnie de
l'étalonneur la densité et la colorimétrie de
chacune des mille images de mon film. Ce film qui était
déjà leur passé et était encore mon
avenir.
Changement drastique avec Jean-Marie Dreujou. Lui,
a organisé par deux fois, sur Deux Frères et
sur Sa Majesté Minor son emploi du temps avec ce
qu'il estime être la continuité de sa
responsabilité. Il a refusé des films pour consacrer
tout son mois de juillet à cette tâche
essentielle.
De quoi s'agit-il ?
Il n'y a pas encore si longtemps, avec votre bon vieux Nikon ou
votre Instamatic vous faisiez tirer vos photos chez le zig du coin.
Elles revenaient pâlottes et bleutées. Vous accusiez
votre incompétence. Non, il s'agissait d'une carence
d'étalonnage. Tirées plus denses et plus
dorées, vous auriez eu des photos proches de ce que vous
aviez vu dans le viseur. Votre femme n'avait pas si mauvaise mine
après tout.
Avec le numérique, tout le monde a plus ou moins une
idée de ce que peut faire Photoshop. Vous pouvez densifier
un fond, changer les couleurs du pull, éviter les yeux
rouges. Nous travaillons avec un logiciel mille fois plus puissant,
qui a la capacité de traiter vingt-quatre images
animées de haute résolution par seconde, offre la
possibilité de suivre les zones en mouvement et de les
traiter dans le détail. Du coup, et c'est là la
grande différence, on ne tourne plus de la même
manière.
Quand autrefois il fallait demander à Michelle Morgan de ne
plus bouger tandis que le chef opérateur trouait avec sa
gitane le bas Dior tendu devant le parasoleil à l'endroit
des yeux, on fait aujourd'hui à l'étalonnage, en
quelques secondes, un masque animé qui va suivre les
magnifiques pupilles de Mélanie Bernier et conserver leur
bleu turquoise tandis qu'on fait jaunir le reste de l'image pour
lui donner une tonalité plus vespérale.
Je me surprends encore à dire à Jean-Marie sur le
tournage des phrases comme "tu ne trouves pas que le fond claque un
peu ?", ou "tu ne crois pas qu'il y a trop de contraste entre les
deux côtés du visage ?". Il me répondait : "Je
mettrai un masque à l'étalonnage". L'affaire est
réglée.
Autrefois, on aurait mis des volets montés sur pieds, des
écrans, des trames tendues entre des cadres (lesquelles
claquaient au moindre souffle d'air, rendant le son direct
inutilisable). On aurait fait venir le groupe
électrogène en bout de chemin, tendu des câbles
à travers la campagne, sorti des arcs. On les aurait
hissés sur des tours en échafaudages tubulaires qu'il
aurait fallu édifier en toute hâte. C'était il
y a seulement dix ans. Il y a des chefs ops en voie de disparition
qui travaillent encore ainsi. Accrochés en plus à
leurs vieilles certitudes, à leur irremplaçable
pellicule 35 millimètres. Irremplaçable 35 mm, comme
ils disent, jusqu'à ce qu'eux-mêmes soient
remplacés.
Tandis que Jean-Marie a passé dix heures par jour pendant un
mois à ce travail, je n'y ai consacré que quelques
heures de mon temps hebdomadaire. Pour un résultat superbe
je dois reconnaître. Comme pour le mixage ou le bruitage, je
donne mes indications, je disparais, je vérifie, je fais
corriger. Il m'arrive de revoir une bobine difficile une dizaine de
fois. Les plus faciles ne demandent que trois ou quatre
visionnages.
Autre différence de taille avec les récents temps
anciens : depuis que le montage se fait sur support vidéo,
on ne tire plus que quelques prises en 35 mm pour contrôle.
En tournage HD, c'est pire, on ne tire plus rien du tout. On voit
tout tout de suite, pendant le tournage, en très haute
résolution, puis l'image dans toute sa splendeur
disparaît dans le bunker où sont conservés les
originaux.
On redécouvre les plans dans leur précision et leur
éclat sur l'écran de la salle d'étalonnage.
C'est un moment béni, on fait des "ho" et des "ha". Aussi
quelques "oh merde" : un technicien dans le champ, un pied de
projecteur en bord cadre, un câble électrique parmi
les bruyères, le tout invisible dans la basse
résolution des images qu'on vient de scruter pendant huit
mois…
Accueil
Date de création : 26/06/07 / Dernière mise à jour : 10/01/08 11:24 / 131 articles publiés

C'est un peu la représentation de la double philosophie du photographe contemporain. Un premier "shootera" en vitesse pour des raisons économiques et comptera avant tout sur des retouches sur gimp ou photoshop, un second prendra le temps d'avoir les rayons lumineux et la couleur naturelle voulue.
Attention cependant, je ne dis pas que vous faites ici partie de la première catégorie; il est tout à fait normale de compter énormément sur l'étalonnage aujourd'hui, cependant beaucoup trop de réalisateurs considèrent cette étape comme le moment où l'on travaille réellement la "photo" (l'image, la couleur etc...).
Evoluant dans le milieu du court-métrage, cotoyant des réalisateurs sans moyens, je sais que l'étalonnage est primordiale pour donner un caractère à l'image. Cependant, j'aime énormément attendre durant une heure avec mon équipe le rayon de soleil qui va traverser mon champ au bon moment et exciter la sensibilité de ma caméra. C'est irréaliste pour de plus grosses productions mais c'est aussi peut-être pour cela que le milieu du court-métrage français est infiniment plus vivant que celui du long en ce moment, loin des images et des couleurs attendues (bleu pâle, orange, vert).
Personnellement, je travaille comme un ouvrier. Lorsque je tourne, j'enfile mon bleu de travail et je bosse avec mon équipe manuellement = je préfère prendre plusieurs jours pour créer un effet que verra l'acteur plutôt que d'ajouter en une heure ce même effet par ordinateur, effet alors invisible sur le plateau. Si cet effet est impossible à rendre physiquement, alors je le supprime du scénario pour le représenter autrement.
C'est une philosophie simple de travail. On parvient parfois à un effet digne des Monty Python mais le film en ressort grandi et acquiert alors un véritable charisme.