Accueil Date de création : 09/07/07 Dernière mise à jour : 10/01/08 11:14 / 131 articles publiés
 

Le générique  posté le mardi 20 novembre 2007 19:27

Pendant des années je me suis amusé à dire qu'en rapport à la minute d'écran, le générique était, de loin, la scène du film où j'investissais le plus de temps. Le générique, ce déroulant noir devant lequel tout le monde se lève pour aller récupérer sa voiture au parking ou se jeter dans la bouche de métro pour relever la baby-sitter de sa fonction, est le lieu de la manifestation de tous les ego. Grande leçon de nature humaine. Je suis contraint d'y consacrer généralement, c'est affolant, plus d'une centaine d'heures.


Les négociations sur la taille et la durée du nom au générique prennent des mois. Plus les acteurs sont petits, plus eux et leurs agents veulent "ze nème bigue" comme disaient les impresarios italiens des seconds rôles du Nom de la Rose. Idem d'ailleurs pour la taille de la caravane, mais ceci est une autre conversation.


A chaque fois, en postproduction, j'entends cet avertissement fatal : "Il va falloir que tu te penches sur le générique". Qui, par exemple, de Jo Fiennes ou de Jude Law, aura son nom coloré en rouge ou en bleu, quelle taille, à quelle hauteur dans l'écran et de quel côté, combien de secondes, sur quel fond.


Même quand c'est sur fond noir c'est la merde, et des conversations à n'en plus finir. Par-dessus le marché, depuis plusieurs films je me suis mis en tête de soigner cette séquence finale pour quitter mes spectateurs sur autre chose qu'un morne déroulant.


Sur L'Ours, nous avons recommencé le générique trois fois. La première, il y avait des fautes d'orthographe : Maximilian, par Maximilien, Gertrude-Amélia, par Gertud-Amelia. La seconde, on s'était gouré sur l'intitulé de la ferme où le dresseur entraînait son ours. C'était genre "wilderness farm" et non pas "wilderness ranch". Il menaçait d'un procès, qui aurait retardé la sortie américaine. La troisième fois, c'est la scripte française qui avait engagé une action. Elle était une technicienne appliquée à qui la montagne ne réussissait pas. Elle avait dû quitter le tournage en raison d'un dos douloureux. Elle avait été remplacée par une collègue alerte et compétente. En anglais, la "script" s'appelle "continuity supervisor", celle qui supervise la continuité. Ne pouvant pas attribuer cette fonction à quelqu'un qui s'était arrêté avant la moitié du chemin, j'ai suivi les recommandations du Centre national du cinéma. L'Académie française s'était penchée sur l'épineuse question des termes anglo-saxons appliqués aux métiers du cinéma et avait fait entériner une liste d'équivalences. Le perchman devenait perchiste, la scripte secrétaire de plateau. La dame au dos fragile a été très fâchée, pensant que le terme de secrétaire ne convenait pas à son statut. Lettres recommandées, avocats. Claude Berri a judicieusement préféré faire couper tous les génériques des 400 copies et faire recoller les 400 nouveaux déroulants de fin pour éviter de s'engluer dans la gadoue des prud'hommes.

Pour ne pas déroger à la règle, un beau matin l'ami Xavier déboule dans la salle de montage de Joinville et me pose la question fatidique pour Sa Majesté Minor : "As-tu une idée de ce que tu veux pour le générique ?. -Pas la moindre".


J'ai de curieux horaires. Je me réveille généralement vers 3 h du matin, je travaille deux heures et je me recouche. Au lieu d'avoir le cycle normal sommeil-profond, sommeil-paradoxal, je m'offre deux sommeils profonds de 3 h 30 par nuit. Je me suis réveillé cette nuit là avec l'idée du générique.


Le lendemain matin, j'en parle à Xavier. Il est dans un couloir avec Monsieur Fred Moreau des VFX. Tous deux m'écoutent avec des yeux ronds. Je vois que mon idée leur plaît, mais je devine qu'elle est coûteuse. A peine mon explication finie je m'enfuis par l'escalier de secours en prenant des airs de traître de comedia dell arte. Je les laisse discuter budget. Une semaine plus tard on me montre une maquette.


Je n'ai jamais consacré aussi peu de temps à un générique. Xavier a fait tout le boulot, en décortiquant tous les contrats, en respectant la taille des caractères, l'ordre d'apparition, les temps de lecture. J'ai été convié deux fois par semaine à valider l'évolution des travaux. Puis on m'a projeté le résultat quasi-fini sur la musique préalablement remontée par Noëlle et moi à cet effet.


Étrangement j'ai été ému. Peut-être parce que c'est la fin d'un film que j'ai aimé faire. Peut-être parce que Fred et son équipe ont fait un superbe boulot. Il m'a semblé que lui aussi avait les yeux moites. On est de grands bébés. On vit dans l'inquiétude, dans l'émotion. On a travaillé ensemble pendant un an. On va se quitter. On aime notre métier à en pleurer.

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Tous les commentaires de l'article:
Le générique

  • editoins AMG2 mailto

    dim 02 déc 2007 11:04

    Bonjour Monsieur ANNAUD
    Nous publions de la SF et aimerions vous faire parvenir un roman qui sortira en février prochain. Il s'agit d'une suite à "9999 Norifumi" sorti cette année et que nous nous ferons un plaisir de vous envoyer par la poste si vous nous fournissez une adresse de correspondance. Nous pensons que ces deux romans peuvent être la trame d'un scénario intéressant.
    Cordialement
    P BENOIT
    Editions AMG2

  • Ch-Eric mailto

    jeu 22 nov 2007 12:44

    Le générique, de début et/ou de fin, est pour moi une composante essentielle d'un film. Combien ont marqué durablement nos rétines et mémoires de spectateurs grâce aux Maurice Binder, Saul Bass et consorts... Je suis sûr que chacun d'entre nous garde en tête les images des génériques d'un North By NOrthwest, d'un des nombreux James Bond, ou plus récemment de Seven.
    Celui de Minor, qu'on découvre à la fin du film, est un régal d'imagination, d'originalité, de beauté formelle. Tant pis pour celles et ceux qui se sont rués hors de la salle pour aller récupérer leur voiture ou relever la baby-sitter. Ils n'auront pas profité du film dans son intégralité. Il me semble d'ailleurs que partir avant la fin d'un générique de film fait preuve d'un manque de respect vis à vis des personnes qui ont contribué à la conception et à la réussite de l'oeuvre à laquelle on vient d'assister. Mais ça c'est une autre histoire.

    Pour terminer, voici un site que je n'ai pas eu le temps de parcourir dans son intégralité mais qui me semble très intéressant pour tous celles et ceux qui veulent en savoir plus sur le générique de cinéma, son histoire, ses artistes,... : www.generique-cinema.net

  • zoun

    mer 21 nov 2007 02:21

    C'est hallucinant!

    Je pensais pas que c'était à ce point là!

    Je ne regarderai plus les génériques de la même façon... enfin, quand je les regardes.