Le marketing du film ne relève pas
directement de ma compétence et, pourtant, accapare un
pourcentage non négligeable de mon temps de
postproduction.
Pendant la période où j'ai travaillé avec les
compagnies américaines j'ai eu le loisir d'apprendre qu'il y
a deux étapes à franchir pour atteindre le minimum
vital de succès public. Ce qu'ils appellent là-bas
"marketability" et "playability".
"Marketability", c'est la POSSIBILITÉ de vendre le film. De
le faire connaître. De donner envie aux spectateurs
potentiels d'aller au cinéma et de risquer quelques dollars
pour voir. D'où la tentation très grande de faire des
sequels, des suites de films dont le public connaît les
personnages, des remakes où le renom du film est
établi par son prédécesseur, des adaptations
de romans ou de pièces célèbres, le tout
joué par des stars célébrissimes. 95 % du
cinéma américain. Ce cinéma qui a
régné en maître et perd aujourd'hui du terrain
précisément par la domination du concept de cette
paresseuse "marketability", nourrissant un total manque d'audace
créative.
"Playability", c'est la manière dont le film va "jouer" et
remplir son contrat vis-à-vis de ceux qui se sont
aventurés dans la salle.
Ça c'est ma responsabilité. Faire que le film
satisfasse ceux qui vont le voir.
Mais si la condition nécessaire est que le film soit ce
qu'on appelle "réussi", qu'il "fonctionne", il ne s'agit pas
d'une condition suffisante. Aucun film ne peut plaire à tout
le monde. J'ai envie de dire : aucun film ne doit plaire à
tout le monde. Il faut donc essayer de comprendre à qui le
film peut plaire afin de cibler le public susceptible d'y trouver
son compte.
A l'époque lointaine où je
débutais par la petite porte du film publicitaire, j'avais
constaté que la pire personne pour savoir vendre un produit
était celui qui le fabriquait. Quand on demandait :
"Pourquoi acheter votre machin ?" l'industriel répondait
invariablement : "Parce que c'est le meilleur !". Le concurrent
disait exactement la même chose. Ces derniers temps les
choses ont évolué. La réponse, plus
honnête, est : "Parce que c'est un produit de merde, mais que
si ça ne se vend pas je saute."
Je ne sais jamais au départ à qui je destine mon
film. Je le fais pour moi, parce que j'en ai envie. Ça peut
sembler bizarre qu'on confie à des saltimbanques comme nous
des dizaines de millions d'euros pour faire joujou, mais c'est
comme ça. Après s'être bien
éclaté, il faut rembourser. Ne serait-ce que pour
avoir l'espoir de recommencer…
Donc je raconte le sujet tant bien que mal, je montre les photos de
plateau, j'essaye de deviner à qui le film n'a aucune chance
de plaire. Sur Sa Majesté Minor, j'ai beaucoup laissé
faire le copain Castano. Il est beaucoup plus doué que moi.
Ses parents étaient vendeurs de primeurs sur les
marchés. J'ai énormément de respect pour ces
gens-là. Ils se lèvent tôt et savent ce qu'ils
ont dans les cageots.
Les gens du marketing écoutent et planchent pour faire des
propositions dans les différents domaines d'attaque.
L'affiche
D'abord il faut un titre et un symbole visuel associé.
Ça semble le b-a-ba, mais il m'est arrivé de n'avoir
ni l'un ni l'autre un mois avant la sortie, comme pour mon film
Stalingrad sur le territoire français.
Pour Sa Majesté Minor, Gérard Brach et moi
avons défini le titre avant Cannes 2006.
Précédemment, le film s'appelait Minor. Mais
en anglais c'est un mot très usuel, et à double sens,
qui pouvait faire penser que l'action se passait dans une
mine.
Les premières propositions d'affiche sont arrivées en
janvier. Silencio, l'agence qui s'occupe de tous ces aspects pour
mon distributeur Studio Canal est très compétente,
peuplée de gens fins et inventifs. Tout le monde est
tombé d'accord sur une des propositions qui nous a tout de
suite tapé dans l'œil. Silencio a ensuite fait une
proposition de campagne ambitieuse sur colonnes Morris très
en amont. Le concept a plu à Studio Canal comme à
Xavier et moi.
J'applique un principe très simple pour tout ce qui concerne
le marketing et la promotion : c'est celui qui paye qui
décide. En l'occurrence, dans chaque pays, le distributeur
qui a mis la main à la poche pour me permettre de faire mon
film.
Pour Sa Majesté Minor Philippe Desandré, son
staff et la direction de Studio Canal savent mieux que moi. C'est
leur métier, leur enjeu. Ils sortent chaque année
deux fois plus de film que moi dans toute une vie. Ils connaissent
la concurrence, le "marché". Je ne fais pas le poids. Ma
voix est consultative. Je sais en plus qu'ils n'ont aucune envie de
me trahir. Je leur laisse le dernier mot.
Une fois le processus déclenché,
c'est le va et vient de Sandra, mon assistante, qui court partout
pour me faire approuver à moi et aux acteurs telle image et
pas telle autre, telle retouche, tel fond plus foncé, telle
taille de caractères, telle disposition. C'est du temps.
Aussi pour rechercher parmi les milliers de photos de plateau celle
qui pourrait convenir à la demande…
Le promo reel
Le département de Studio Canal spécialisé dans
les ventes à l'étranger souhaitait disposer d'une
sélection de dix minutes du film pour allécher les
acheteurs étrangers réunis à l'occasion de
Cannes. Bonne idée, je ne le conteste pas.
Mais si vous voulez savoir comment vous déconcentrer en
postproduction, lancez-vous dans ce genre d'opération. Les
images ne sont pas finalisées, le son n'est pas prêt,
la musique n'est pas faite, le montage est en cours. C'est
comme "séduire au saut du lit, en chaussons et avec
les cheveux en bataille". Encore une fois Xavier, pimpon-pimpon, a
géré cette étape. J'ai pu me tenir à
distance et consacrer mes heures de travail au film, au vrai.
Mais, tout bien considéré, c'est quand même une
semaine de boulot que cette opération a soustrait à
mon emploi du temps.
Les modules pour le site
Internet
Il n'y a pas si longtemps, pour lancer un
film, on prenait une page de pub dans France-Soir et on
espérait avoir un papier à la une. Aujourd'hui, je ne
sais même plus si le titre existe encore.
Comment ignorer la fulgurante prise de pouvoir du Net ? Je l'ignore
d'autant moins que j'en ai été depuis les
premières heures un fervent utilisateur.
Studio Canal a un département spécialisé et a
approché des partenaires. Nous avons opté pour Yahoo.
Réunions, déjeuners. Il est décidé de
créer une vingtaine de modules de 60 secondes qui seront mis
en ligne, acteur par acteur, thème par thème, en
synchronisme avec les affiches qui se succéderont sur les
colonnes Morris.
Un détail : il faut les fabriquer, ces modules. Xavier me
propose alors d'engager une monteuse réputée pour son
talent et son imagination : Marie Coulais. Je la connais. Elle est
la fille d'un de mes premiers employeurs, Yvon-Marie Coulais, un
des gourous de la pub des années 80. Marie va travailler
quatre mois. Elle pioche dans les rushes, elle farfouille dans les
centaines d'heures enregistrées par Dominique Cheminal pour
le "making of".
On déjeune presque tous les jours ensemble à la
grande table des monteurs, on papote, on lance des idées.
Une fois par semaine, elle me montre ses inventions. Elle est
douée Marie. Elle est marrante. Souvent elle fait mouche du
premier coup. Des fois elle n'aboutit pas, mais toujours elle est
d'accord pour recommencer. Je viens de recevoir un long e-mail
enthousiaste d'amis américains qui sont allés
regarder son travail sur le site du film. Bravo Marie !
Bandes-annonces
La pré bande-annonce de 45 secondes qui est diffusée
quatre ou cinq mois avant la sortie, puis la bande-annonce de 3
minutes qui va être projetée un mois avant le jour J
est théoriquement faite par des sociétés
spécialisées.
Quelques boîtes se partagent le marché sur la place
parisienne. J'entends dire qu'il s'agit d'abattoirs où des
monteurs travaillent à la chaîne, regardent les
pré-montages qu'on leur envoie à
l'accéléré, ne savent pas de quoi il s'agit,
n'ont pas lu le scénario, ne rencontrent jamais le metteur
en scène (ils n'ont pas le temps), emballent l'affaire et
"au revoir et merci".
Film après film, je suis effondré. Sa
Majesté Minor n'a pas échappé à la
règle. C'est Xavier Castano qui a fini par devoir se coller
au teaser (la pré bande-annonce). Il l'a très bien
réussie d'ailleurs. Je crains que la même chose se
reproduise pour la bande-annonce finale.
Pour Deux Frères ma monteuse et moi avons dû
nous y mettre, à la dernière minute, en panique,
alors que nous finissions les mixages à Londres. Noëlle
déteste l'épreuve avec autant de passion que moi.
Elle est la gardienne du temple, elle est habitée par le
rythme du film, pas par celle de la pub du film. Nous savons
quelles sont les scènes qui font mouche, celles qui font
rire ou qui émeuvent dans la continuité. Nous sommes
très mal placés pour savoir quelles images
intéresseront hors contexte. On ne peut pas être dans
le film et à l'extérieur du film à la
fois.
Mais enfin, puisque le propos de ce blog est d'expliquer ce que
fabrique le metteur en scène entre le tournage et la sortie,
voici souvent à quoi on grille une semaine ou
deux…
Le dossier de presse
Autant
mes bandes-annonce me laissent des souvenirs mitigés, autant
je suis fier des dossiers de presse qui ont été faits
en France sur mes films. Ils ont par chance toujours
été écrits par des plumes de talent et
conçus par des gens de goût. Celui de Sa
Majesté Minor ne devrait pas échapper à
la règle.
Photos de mes dossiers de presse.
Le dossier de presse est le fascicule remis aux journalistes
réunissant un certain nombre d'éléments
factuels qui leur permettront d'écrire leurs articles :
synopsis du film, interview des principaux créateurs et
acteurs, biographies, etc.
Je passe pas mal de temps à l'élaboration de ce
document. Choix de celle ou celui qui va écrire les textes.
Rencontres subséquentes. Mémos, thèmes
à aborder, interview approfondie, choix des illustrations.
Le dossier de presse est après tout le document de base, le
texte fondateur qui va accompagner le film. Si vous barrez dans la
mauvaise direction, c'est toute la communication autour du film qui
risque de partir de traviole.
Je rappelle que le dossier de presse n'est pas destiné aux
critiques. Beaucoup, à juste titre, évitent de le
lire. Il sert en revanche à tous ceux qui dans les
médias chroniquent les spectacles, à ceux qui
préparent les émissions de télé,
à ceux qui font les fiches pour les interviews, à
tous ceux qui vont vouloir profiter du film pour aborder des
thèmes annexes. Avec la multiplication des supports cela
fait beaucoup de monde, des milliers de gens qu'il est impossible
de rencontrer et qui ont besoin de savoir.
Je souris en écrivant ces lignes en pensant à mes
premiers films. Six quotidiens, six hebdos, quatre radios, quatre
télés et on avait fait le tour. Au lieu de parler 1
000 fois 20 secondes comme maintenant, on parlait 20 fois 1000
secondes. Ça faisait un peu plus d'un quart d'heure par
interview, on pouvait tenter d'aligner trois phrases. Combien de
fois, dans quelques jours, vais-je entendre cette question :
"Jean-Jacques Annaud, en une phrase, racontez-nous votre film
?"
Lisez-leur le synopsis!
J'ai la chance d'avoir le dossier de presse de Minor parce que je travaille dans un cinéma. Cela arrive qu'un réalisateur le mette dans le coffret DVD, comme Angel A de Besson ou Crying freeman et Le pacte des loups de Gans.