Note : ce texte a été
écrit avant la sortie du film.
http://jjannaud.blog.toutlecine.com/1519/Note-le-texte-qui-suit-a-ete-ecrit-avant-la-sortie-du-film-en-salles/
"Cachez ce sein…"
Aucun peuple ne se ressemble tout à fait. Les Japonais
deviennent fous s'ils voient des poils pubiens. La violence n'est
jamais censurée pour les yeux américains, mais
l'amour charnel leur est insupportable. Les Scandinaves
détestent les acteurs mal lavés, les Anglais sont
révulsés si un dada ou un toutou donne l'impression
d'avoir bobo à l'écran, etc.
Dans les années 50, les chevilles de femmes rendaient le
Vatican dingue, au point qu'entre le "plan américain"
(coupé en dessous de la taille) et le "plan en pied" (ou
"plan moyen coupé sous la chaussure") il y avait le "plan
italien" (coupé à l'ourlet de la robe, laquelle
tombait au-dessus de la cheville).
Presque toujours je suis amené à retirer un plan ou
deux pour certains pays afin d'y rendre le film diffusable.
Considérant que pour faire passer le même message on
n'écrit pas les mêmes mots à sa fille
qu'à sa grand-mère, je me prête à cet
ajustage dans la mesure où il n'affecte pas l'essentiel.
Idem pour les versions montrées dans les avions (pas
d'accidents d'avion, pas d'accident tout court, pas de terroristes,
etc.). Deux Frères n'est pas passé sur Air
France. Je crois me souvenir qu'ils refusaient les coups de feu et
le chagrin provoqué par le chasseur. J'ai
refusé.
La Guerre du feu
Pour ce film sans
sous-titres, on pourrait imaginer que tous les pays ont
montré le même film. Faux. Pour sortir en Angleterre,
j'ai été amené à couper 3 secondes. En
début de film, on voit un des néanderthaliens
balancer un brandon sur un loup. Un centimètre carré
de sa fourrure grésille brièvement. Pour ajouter au
réalisme, j'avais moi-même enregistré avec ma
voix un cri apeuré genre "you-whawha-yii" qu'on peut
entendre sur la bande son. Trop de souffrance pour un public
briton, qui ne s'est pas formalisé de la cruelle bataille
qui suit, avec mains écrasée, pieu enfoncé
dans l'œil de l'assaillant, etc.
L'Ours
Aux États-Unis, comme on le
sait, les gentils ours n'attaquent pas les gentilles biches, ne
mangent pas de viande. En fait, dans cet heureux pays de la
tendresse universelle, les ours lèchent des pots de miel
pasteurisé et mâchonnent des marshmallows
emballés sous vide. Donc il m'a fallu virer une brève
scène de chasse après laquelle mon ourson repus
s'endormait le museau ensanglanté contre une carcasse de
cerf à demi-dévorée.
L'Amant
"Did she or didn't she ?". En somme "S'est-elle fait mettre par le
Chinois ou est-ce du cinéma ?" Question qui a fait les
titres des tabloïds du monde anglo-saxon pendant des semaines.
Si ça avait été un blond genre Brad Pitt, la
question n'aurait sans doute jamais été posée,
tout le monde aurait espéré que she did. Pour couper
court (ahah) j'ai supprimé 22 images, lesquelles, en raison
de l'angulation prêtaient à équivoque. Un peu
moins d'une seconde donc sur les versions destinées aux
écrans des pays de la "coalition of the willing", vous savez
les braves, les purs, qui ont amené la démocratie
dans les rues de Bagdad.
Sur les écrans du Japon, pour le même film, Jane March
quand elle est à poil, se balade avec un halo rose à
la jointure des jambes (on appelle ça un "flouté"),
un truc qui ressemble à un accessoire pour pom-pom girl ou
bien à la houppette rose que ma tante avait dans son
poudrier.
Tout ceci est absolument plaisant et fait rigoler dans les
dîners je vous l'accorde. N'empêche qu'il faut faire le
boulot, couper, rapiécer les sons, faire des rustines de
mixage, refaire des internégatifs au labo, repérer
à la table de montage tous les plans où il y a
matière à houppette, choisir le modèle,
surveiller l'exécution. Que de temps passé, que de
temps perdu !
Sous-titrage
Quand je tourne en langue anglaise, il est bien évident que
mon premier souci est de livrer pour la France une VO correctement
sous-titrée. C'est cette version qui sera montrée en
premier aux exploitants et aux médias, en attendant la
version doublée.
Je rappelle que la France est un des rares pays à proposer
les films en double version, VO sous-titrée et VF
doublée. Dans la plupart des pays à population
suffisamment importante pour s'offrir les frais d'un doublage les
films américains ne sortent que dans la version
doublée en langue locale. Seuls les films jugés trop
peu commerciaux sortent avec sous-titres et ne sont de ce fait
diffusés que dans un circuit restreint de petites salles
spécialisées.
En France, le nombre de copies en VO est compris entre 5 et 20 % du
total. Plus le film est "spécialisé" et
destiné à un public raffiné, plus le
pourcentage de VO est fort.
Le sous-titrage est une discipline beaucoup plus complexe que la
simple traduction. En fonction de sa durée, chaque plan ne
peut recevoir qu'un nombre limité de caractères. Il
faut non seulement choisir des mots courts mais souvent recourir
à une approximation ou encore faire passer à la
trappe toute une section du dialogue.
On me soumet bien évidemment les propositions de
sous-titrage. Je passe de nombreuses heures à
réfléchir, à proposer, à amender,
souvent en compagnie du sous-titreur, pour essayer de faire coller
le texte écrit à l'original.
On n'est pas sorti d'affaire avec les sous-titres français
pour autant : il reste à concocter les sous-titres suisses
et belges. Dans ces pays, il y a bien deux lignes par plan comme
chez nous, mais celle du haut est en flamand, celle du bas en
wallon. Il faut donc condenser le texte encore plus, le
réduire de moitié. Chez les montagnards de la
confédération helvétique, la ligne du dessus
est en allemand, celle du dessous en français du Valais. Il
y en a parfois une en italien en bas, s'il reste de la place. Je
vous dis pas le casse-tête.
Comme je baragouine l'italien, je vérifie ces sous-titres
là aussi. Je file l'espagnol à Xavier, qui comme son
nom l'indique est du pays où tous les garçons
s'appellent Javier ou José et les filles Maria. Xavier
refile d'ailleurs la patate chaude à son père qui est
passionné par les problèmes de traduction entre sa
langue maternelle et celle de son pays d'accueil.
Pour l'allemand, le japonais, le coréen, le finnois,
l'inuktitut, je m'en remets à Dieu.
Doublage
Alors là, fini la plaisanterie. C'est au bas mot un mois de
boulot qui se profile à l'horizon. Un mois pour la VF si le
film est en anglais, ou un mois pour la VA si le film est en
français. Choisir les acteurs, écouter des exemples
de voix, les diriger exactement comme pour une postsynchro, choisir
les prises, refaire les perspectives, les niveaux et les
réverbs pour le prémix parole, superviser le mixage
définitif.
Pendant ce temps-là, je me tartine en plus l'audition
d'heures d'exemples de voix pour les doublages dans les principaux
autres pays qui vont suivre. Pour l'Allemagne, l'Italie, le Japon,
j'exige au grand désespoir de mes distributeurs de choisir
les voix pour tous les rôles. Pour les pays de langue
espagnole c'est l'enfer : il faut doubler en castillan, en catalan,
en mexicain pour l'Amérique centrale et en argentin pour
ceux du bas. Sinon c'est le fou rire, comme si on doublait nos
films en québécois. Ce qui, blague à part,
m'est arrivé pour le disque laser de 7 Ans au
Tibet. Brad avec l'accent chicoutimi, je conseille. Idem pour
le Portugal et le Brésil, idem pour la Chine avec le
mandarin et le cantonais. On m'envoie les mixages pour approbation
ou je vais les écouter sur place.
Et puis, arrive le moment où je suis pris de tournis.
J'abandonne.
Des années après, quand je m'ennuie,
c'est-à-dire jamais, j'écoute Le Nom de la
Rose en basque, L'Amant en lapon, Stalingrad
en malais…