La lyre avant patine posté le mardi 14 août 2007 19:36
La lyre après la patine posté le mardi 14 août 2007 19:30
La lyre inaccordable, la flûte injouable posté le dimanche 12 août 2007 18:48
Sa Majesté Minor se déroule dans une île indéterminée de la Mer Égée, dans la période dite du proto-bronze, époque de transition entre le néolithique et l'âge des métaux. Selon les lieux considérés, on se situe entre 6 000 et 1 600 avant notre ère. Dans tous les cas, il s'agit d'une époque très archaïque. Il nous fallait donc une lyre des premiers âges. Pas de problème. On me dégotte vite LE spécialiste mondial de la fabrication de lyre antique. Le type vit à Tanger, a un carnet de commande qui ressemble à celui de Boeing : la musique antique est à la mode, il a du mal à fournir. Problème à surmonter : les tortues font partie des espèces protégées, il faut donc s'assurer que la carapace provient bien d'un magasin d'antiquaire et non d'un élevage clandestin. Je vous passe les détails dont on me tient chaque jour informé. Quelques jours avant le premier tour de manivelle le précieux instrument arrive sur le tournage. Il sonne délicieusement. Je rouspète parce qu'il a l'air sorti d'un magasin de souvenirs pour touristes. Je demande qu'on le patine. Le lendemain, l'objet revient tout beau, tout vieux. Il a été soigneusement enduit d'une couche de colle pour lui donné le look souhaité. Dorénavant, il est inaccordable, les cordes ayant été fixées pour toujours à la super-glu. Sergio Perris-Mencheta, l'acteur qui joue le rôle du poète Karkos, s'est entraîné depuis des semaines sur un instrument moderne et mélodieux. Il sera au désespoir pendant tout le tournage, incapable de faire sortir de sa lyre autre chose que des notes à dessécher les mamelles des chèvres. Et, bien sûr, impossible pour nous d'obtenir de notre luthier surbooké le moindre espoir d'obtenir une autre lyre avant la fin du tournage…
Vincent Cassel n'a pas été mieux loti avec sa flûte de Pan. Lui aussi est allé prendre des cours de syrinx chez un spécialiste de la côte basque avec un instrument provisoire. Celui qui a été confectionné pour le tournage selon les modèles antiques fournis par nos savants de la Sorbonne est parfait au plan visuel, très juste au plan sonore… sauf que l'air composé par Alberto Iglesias, obtenu au dernier moment, est injouable sur l'instrument. Désespoir de Vincent, qui a de l'oreille plus que jamais puisque pour le rôle elle est pointue et surdimensionnée. Il se résout à faire semblant, à jouer faux. De désespoir, il se ronge les sabots entre chaque prise.
La musique pendant le tournage et le premier montage posté le mercredi 08 août 2007 10:49
À moins de faire une comédie
musicale où il faut composer la plus grande partie de la
musique très en amont du tournage pour permettre aux
danseurs et aux chanteurs de répéter, le compositeur
a généralement très peu à faire avant
le tournage. Très souvent il n'est d'ailleurs choisi
qu'après le tournage.
Dans le cas de Sa Majesté Minor nous avions
quelques scènes de musique "source" à l'image : trois
moments où Vincent Cassel devait, dans son rôle de
Dieu Pan, jouer de la flûte qui porte son nom. Deux moments
où le personnage de Karkos, poète aux muscles
d'airain qui joue de la lyre, chante son aubade à sa
promise. Et enfin deux scènes de foule, la première
où les villageois sont entraînés dans une
farandole débridée, la seconde pour une danse joyeuse
et barbare à la manière des danses guerrières
de la Crête préminoenne.
Dans la musique de
film, il y a différents types de musiques : celle SOUS le
film et celle DANS le film, celle qui accompagne l'action ou les
émotions (les Anglo-saxons l'appellent "score"), et celle
qui vient d'une source musicale à l'image (les mêmes
l'appellent justement "source"). Dans une poursuite, l'orchestre
qui soutient l'intensité c'est le "score". Dans une
scène où un groupe joue sur scène c'est de la
musique "source".
Quelques jours après avoir reçu le feu vert de nos
financiers pour lancer le film (Studio Canal), patatras ! Alberto
est injoignable. Son fils de 20 ans est au bord de la mort à
l'hôpital, terrassé par une maladie
imprévisible. Nous sommes tous terriblement inquiets pendant
un mois. Finalement, le fiston se remet mieux qu'Alberto qui reste
sous le choc. Il nous livre tardivement les partitions tant
attendues, nécessaires pour que les comédiens
répètent ainsi que les figurants. Les musiques sont
exquises et les comédiens font de leur mieux pour s'adapter
au dernier moment.
Alberto part aux USA faire la musique d'un film américain.
Je reste sous le soleil d'Espagne et démarre le
tournage.
Le choix du compositeur, première discussion posté le vendredi 03 août 2007 10:58
Cas d'école d'une musique "source" diffusée en playback pendant le tournage : les acteurs et figurants dansent sur la maquette composée à l'avance par Alberto Iglesias.
Il y a quelques années j'étais
l'invité du festival du Film de Gand en Belgique.
J'accompagnais Gabriel Yared (qui a composé la musique de
mon film L'Amant et aussi de mon moyen métrage en
relief pour le format Imax Les Ailes du courage) auquel je
devais remettre un trophée. Je participais aussi à
une série de séminaires consacrés aux
relations entre l'image filmée et la musique, entre le
metteur en scène et le compositeur. J'ai beaucoup
sympathisé à cette occasion avec Alberto Iglesias, le
compositeur madrilène qui a signé la plupart des
films d'Almodovar.
Sa Majesté Minor est un film de soleil aux parfums
de garrigue, un film de falaises blanches et d'eaux
émeraude, un film de Méditerranée, d'Europe du
Sud. Au même titre que j'avais choisi de restreindre le
casting à des acteurs nourris de la culture de cette
région, je voulais un compositeur "latin" pour la musique.
En somme, un Français, Italien, Espagnol ou Grec.
Très vite il a été clair tant pour des raisons
de financement que pour l'excellence des décors et des
prestations techniques, que Sa Majesté Minor se
tournerait en Espagne et deviendrait une coproduction
franco-espagnole. L'occasion était rêvée. J'ai
demandé à Xavier (mon producteur exécutif et
grand ami) de prendre contact avec Alberto Iglesias et de lui
offrir de devenir le compositeur du film.
Dix jours plus tard nous nous retrouvions à Madrid avec
Alberto et Xavier pour un dîner fraternel. Pendant trois
heures nous avons parlé du film, de sa tonalité
très particulière, de son mélange de
comédie et de drame, d'ironie et de poésie. Nous
avons discuté instruments, sonorités, textures et
tessitures. Épatant. Alberto est un amour. Non seulement un
très grand musicien mais une perle d'homme, tout de douceur
et d'humilité, de charme et de sensibilité. Il
était prêt à se mettre au travail quelques
semaines plus tard, le temps de clore un précédent
engagement. Nous avions largement le temps pour les quelques
musiques à l'image dont nous avions besoin pour le
tournage.
Je lui ai envoyé quelques jours plus tard le texte suivant
pour confirmer ce qui avait été
dit…






