Pendant des années je me suis amusé
à dire qu'en rapport à la minute d'écran, le
générique était, de loin, la scène du
film où j'investissais le plus de temps. Le
générique, ce déroulant noir devant lequel
tout le monde se lève pour aller récupérer sa
voiture au parking ou se jeter dans la bouche de métro pour
relever la baby-sitter de sa fonction, est le lieu de la
manifestation de tous les ego. Grande leçon de nature
humaine. Je suis contraint d'y consacrer
généralement, c'est affolant, plus d'une centaine
d'heures.
Les négociations sur la taille et la durée du nom au
générique prennent des mois. Plus les acteurs sont
petits, plus eux et leurs agents veulent "ze nème
bigue" comme disaient les impresarios italiens des seconds
rôles du Nom de la Rose. Idem d'ailleurs pour la
taille de la caravane, mais ceci est une autre conversation.
A chaque fois, en postproduction, j'entends cet avertissement fatal
: "Il va falloir que tu te penches sur le générique".
Qui, par exemple, de Jo Fiennes ou de Jude Law, aura son nom
coloré en rouge ou en bleu, quelle taille, à quelle
hauteur dans l'écran et de quel côté, combien
de secondes, sur quel fond.
Même quand c'est sur fond noir c'est la merde, et des
conversations à n'en plus finir. Par-dessus le
marché, depuis plusieurs films je me suis mis en tête
de soigner cette séquence finale pour quitter mes
spectateurs sur autre chose qu'un morne déroulant.
Sur L'Ours, nous avons recommencé le
générique trois fois. La première, il y avait
des fautes d'orthographe : Maximilian, par Maximilien,
Gertrude-Amélia, par Gertud-Amelia. La seconde, on
s'était gouré sur l'intitulé de la ferme
où le dresseur entraînait son ours. C'était
genre "wilderness farm" et non pas "wilderness ranch". Il
menaçait d'un procès, qui aurait retardé la
sortie américaine. La troisième fois, c'est la
scripte française qui avait engagé une action. Elle
était une technicienne appliquée à qui la
montagne ne réussissait pas. Elle avait dû quitter le
tournage en raison d'un dos douloureux. Elle avait
été remplacée par une collègue alerte
et compétente. En anglais, la "script" s'appelle "continuity
supervisor", celle qui supervise la continuité. Ne pouvant
pas attribuer cette fonction à quelqu'un qui s'était
arrêté avant la moitié du chemin, j'ai suivi
les recommandations du Centre national du cinéma.
L'Académie française s'était penchée
sur l'épineuse question des termes anglo-saxons
appliqués aux métiers du cinéma et avait fait
entériner une liste d'équivalences. Le perchman
devenait perchiste, la scripte secrétaire de plateau. La
dame au dos fragile a été très
fâchée, pensant que le terme de secrétaire ne
convenait pas à son statut. Lettres recommandées,
avocats. Claude Berri a judicieusement préféré
faire couper tous les génériques des 400 copies et
faire recoller les 400 nouveaux déroulants de fin pour
éviter de s'engluer dans la gadoue des
prud'hommes.
Pour ne pas déroger à la
règle, un beau matin l'ami Xavier déboule dans la
salle de montage de Joinville et me pose la question fatidique pour
Sa Majesté Minor : "As-tu une idée de ce que
tu veux pour le générique ?. -Pas la moindre".
J'ai de curieux horaires. Je me réveille
généralement vers 3 h du matin, je travaille deux
heures et je me recouche. Au lieu d'avoir le cycle normal
sommeil-profond, sommeil-paradoxal, je m'offre deux sommeils
profonds de 3 h 30 par nuit. Je me suis réveillé
cette nuit là avec l'idée du
générique.
Le lendemain matin, j'en parle à Xavier. Il est dans un
couloir avec Monsieur Fred Moreau des VFX. Tous deux
m'écoutent avec des yeux ronds. Je vois que mon idée
leur plaît, mais je devine qu'elle est coûteuse. A
peine mon explication finie je m'enfuis par l'escalier de secours
en prenant des airs de traître de comedia dell arte. Je les
laisse discuter budget. Une semaine plus tard on me montre une
maquette.
Je n'ai jamais consacré aussi peu de temps à un
générique. Xavier a fait tout le boulot, en
décortiquant tous les contrats, en respectant la taille des
caractères, l'ordre d'apparition, les temps de lecture. J'ai
été convié deux fois par semaine à
valider l'évolution des travaux. Puis on m'a projeté
le résultat quasi-fini sur la musique préalablement
remontée par Noëlle et moi à cet effet.
Étrangement j'ai été ému.
Peut-être parce que c'est la fin d'un film que j'ai
aimé faire. Peut-être parce que Fred et son
équipe ont fait un superbe boulot. Il m'a semblé que
lui aussi avait les yeux moites. On est de grands
bébés. On vit dans l'inquiétude, dans
l'émotion. On a travaillé ensemble pendant un an. On
va se quitter. On aime notre métier à en
pleurer.







