Fabien étalonne un plan de falaise de l’île de Minor
Le Grand Audi des Studios de Boulogne. La console avec Cyril aux commandes et derrière lui, Philippe
Pas de bon gaspacho sans bonnes tomates, sans un
vinaigre et une huile de qualité, etc. Pour que le
mélange soit bon, avant de battre le tout dans le magimix,
il faut que les ingrédients soient bons et conçus les
uns pour les autres.
C'est à ça que je sers pendant toute cette longue
élaboration des sons. Quand j'écoute les bruitages,
j'imagine le dialogue et la musique que j'ai entendus par ailleurs,
et rectifie le tir en fonction. Après avoir
écouté les ambiances et les effets, je
préviens le musicien de ce contre quoi sa musique va se
battre. Des fois, j'oublie et je me retrouve avec un basson qui
sonne dans le même registre que le hurlement de loups
lointains ou un trombone qui ponctue l'arrivée d'un sanglier
en se confondant avec son propre grognement.
J'adore le mixage. C'est un moment immensément gratifiant.
Au cours de ces séances je vais enfin écouter
réunis ensemble des sons épars qui ont
nécessité des centaines d'heure de travail. Je
devrais dire LES mixages. On se retrouve aujourd'hui avec tellement
de bandes séparées qu'il est impensable de se
conserver tout ce fatras en finale.
Le plus important de tous est le "prémix
dialogues".
Prémix dialogues
Direct de la prise, direct recalé d'une autre prise ou
synchro, et quelle prise de synchro ? C'est souvent le premier des
choix à faire. Ensuite il faut répartir chaque
personnage dans l'espace, doser son niveau, corriger sa voix, la
rendre intelligible en coupant les basses ou contraire rajouter des
basses pour donner du coffre au personnage. C'est trois à
quatre semaines de travail. Mais quand il est bien fait, la suite
n'est que du plaisir. Pour cette opération, je suis en quasi
permanence dans l'audi.
Prémix effets et
bruitages
On choisit entre les différentes
sources, souvent on les additionne. La porte grince mais pas assez
dans les stridences. On va les chercher dans une des bandes effets.
La tunique se déchire mais ça ressemble plus à
du coton qu'à du chanvre brut. Il faut faire ressortir les
aigus d'une des pistes du bruitage et diminuer la
réverbération. Encore deux semaines de boulot, mais
je suis présent seulement par intermittence.
Prémix ambiances
Ah la
brise de mer qui brasse l'air du soir, les grillons nocturnes qui
viennent enfin remplacer ces criquets du plein cagnard ainsi que le
bruit du chantier lointain sur cette image poétiquement
éclairée par la lune, mais tournée en nuit
américaine sous le soleil vertical de midi ! Là
encore, sans un judicieux placement dans l'espace, sans le niveau
juste et les traitements acoustiques appropriés, il y a peu
de chances de pouvoir confier à la bande son les
émotions voulues (du coup on est tenté de palier en
chargeant en musique). Généralement deux semaines de
travail, en pointillé pour moi.
Mixage final
Un des grands moments jubilatoires de la fabrication du film,
à condition que tout ait bien été conçu
et préparé. Mais alors quel bonheur d'entendre enfin
tous les éléments réunis, mariés
ensemble, fusionnant leurs saveurs.
Au cours des années, j'ai appris à ne pas
m'étourdir les oreilles. Je viens pendant qu'on charge la
bobine et j'explique aux mixeurs le sens de chacune des
scènes que nous allons redécouvrir. Ce que chacune
doit dégager. Quelle est sa fonction dans le film, sa
tonalité. Puis nous regardons ensemble. Eux
généralement, connaissent tout par cœur mais
découvrent la musique. Je guette leurs réactions du
coin de l'œil, leurs premières réactions que
traduisent spontanément leurs doigts sur les
potentiomètres de la console. J'arrête ici et
là pour reprendre, faire écouter à d'autres
niveaux, indiquer mes intentions. Au bout d'une heure, j'ai fini.
Ils me rappellent deux jours après. J'écoute, je
jubile, nous procédons ensemble aux retouches qui prennent
entre quelques heures et une demi-journée par section de
dix-huit minutes.
J'ai eu la très grande chance de travailler dès mes
débuts avec des stars de la discipline, d'abord en France,
puis en Angleterre, en Allemagne et aux États-Unis. Philippe
et Cyril sont de cette trempe-là. Cyril Holtz, le chef
mixeur est aussi champion de cerf-volant. Il en a la grâce
aérienne. Il sait que dans l'azur céleste
l'échec ou la réussite ne tiennent qu'à un
fil. C'est un champion tout court.
Ne croyez pas que je dis du bien de tout le monde. Je n'aurais
pas survécu aussi longtemps dans ce métier si
je n'étais pas un monstre ordinaire. J'ai travaillé
avec des connards, des trous du cul, des nuls, des super-nuls. Je
ne me suis pas privé de leur dire, sans colère il est
vrai. J'évite simplement de les retrouver sur mes
plateaux.
Depuis quelques films, je suis entouré de collaborateurs
merveilleux. Ils sont ma famille. Ils font le bonheur de ma
vie.



