Nous renouvellerons les séances de
spotting deux autres fois. Avec un ajout de taille : pour
les séances suivantes Javier revient avec des maquettes
faites au sampleur, chez lui, sur les scènes
précédemment visionnées qui ont
été gravées pour lui en DVD.
Et là quel bonheur ! Neuf fois sur dix, Noëlle et moi,
nous nous regardons avant de nous retourner vers Javier pour lui
dire : "Bravo, formidable."
Ce coup de foudre-là ne m'était arrivé que
deux fois : avec Pierre Bachelet pour Coup de tête
et avec Gabriel Yared pour L'Amant.
Dès ce moment, j'ai une certitude : quel que soit le film
dont je vais accoucher, la musique sera formidable ou, pour
conserver une nécessaire relativité, la musique sera
formidablement à mon goût, donc formidablement pas
à celui de ceux qui ne partagent pas le mien.
Compositeurs et maquettes
Beaucoup de compositeurs rechignent à proposer des
maquettes. Il est vrai que souvent les musiques de film sont plus
atmosphériques que mélodiques, par la volonté
du metteur en scène ou par carence d'invention du
compositeur. Tout le monde n'est pas Mozart. Tout le monde ne peut
pas pondre un thème divin chaque journée de
l'année. Le métier de compositeur de musique de film
est épuisant. Il faut donner son talent à
l'œuvre d'un autre, il faut film après film se faire
sucer le sang par les vampires que nous sommes, nous
réalisateurs.
Au bout de dix, vingt ou trente films, quelques
Césars et Oscars, très rares sont ceux qui,
assaillis de commandes, ont encore des thèmes en eux. Alors
"on" compense par la taille de l'orchestre et l'excellence de
l'interprétation. Ainsi, très souvent le film est,
certes, correctement servi par une musique ample et
spectaculaire… dont on est néanmoins incapable de
fredonner l'air à la sortie de la salle, à l'inverse,
des thèmes inoubliables de Maurice Jarre, de Nino Rota, de
Morricone qui hantent nos mémoires.
Le discours de beaucoup de compositeurs chevronnés est :
"Je ne peux pas te faire écouter quoi que ce soit avant
l'enregistrement. Comment mon modeste piano pourrait te donner
l'idée du souffle que dégageront les 130
instrumentistes du London Symphony Orchestra ?" C'est ainsi
qu'on arrive un beau jour dans la grande salle du Studio d'Abbey
Road et qu'on découvre, magnifiquement
interprétée, trop tard… une soupe qui ne
convient pas.
Alors c'est le drame, les discussions qui n'en
finissent pas, les séances qui se multiplient dans
l'improvisation, les copistes qui courent partout pour livrer les
nouvelles partitions, le budget qui explose.
Un conseil : exiger une maquette, toujours, même pourrie.
Elle indique au moins la mélodie, ou son absence, le tempo,
il y en a forcément un, une direction d'intention et de
style. Il faut se dire une chose : ce sera sûrement mieux
avec l'orchestre. Et si c'est pas mieux, on garde la maquette,
comme je l'ai fait plus d'une fois !
