"Quel est votre rapport avec les critiques ?
Lisez-vous ces dernières ?"
Cher Pierre,
Il y a bien des années, au cours d'un déjeuner à New York, François Truffaut m'avait donné ce conseil impérieux : "Bonnes ou mauvaises, ne lisez jamais les critiques." Étonnant de la part de celui qui avait été un des plus talentueux critiques de sa génération, un des plus cruels aussi. Mais évidemment le point de vue change quand on passe de celui qui juge à celui qui fait.
Pour tout vous dire, j'ai moi-même tenu une rubrique critique pendant sept ans, dans un hebdomadaire important, sous un nom d'emprunt. Au bout de quelques années, je n'allais plus au cinéma, j'allais au charbon. Je voyais entre un et trois films par jour. J'avais épuisé toutes mes réserves émotionnelles, je ne savais plus m'émerveiller rire ou pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi un film que j'avais adoré faisait un bide, et un film que j'avais allumé faisait un triomphe.
Malgré mon amitié pour François Truffaut, malgré ce que je lui dois (c'est lui qui a rameuté les producteurs de l'époque pour financer mon premier long métrage), je ne suis pas systématiquement son conseil.
Les critiques forment une corporation à part, avec
ses règles, ses codes, ses modes. Comme les coiffeuses, les
dentistes, les pêcheurs d'anchois, ils ont leurs
repères, leurs nécessités, leurs combats. Je
fais très fort avec les dentistes, pas mal fort avec les
pêcheurs (d'anchois vu que j'ai des attaches à
Saint-Gilles-Croix-de-Vie, joli port de pêche), moins bien
avec les critiques.
Cela ne me décourage pas de me délecter de quelques
papiers élogieux ou de m'irriter de quelques textes
assassins. Je ne m'intoxique pas. Il est vital de rester debout, de
faire à son goût, selon son cœur. Pas
d'être une pute qui cherche à séduire un
groupe, aussi influent soit-il.
J'imagine bien.
La meilleur critique c'est donc le public ?