Après quelques hésitations, Javier et moi sommes revenus à nos premiers instincts : utiliser la sonorité très particulière d'un groupe de Sardane pour le thème associé au personnage de Minor. Ces groupes traditionnels, appelés Coblas (un mot associé par son étymologie au "couple", à l'accouplement, à la copulation, parfait donc pour mon entreprise païenne) ne se trouvent qu'en Catalogne. Les musiciens jouent d'une manière fusionnelle très particulière, avec des instruments aux noms bizarres qui ne se fabriquent que pour eux : la flaviole (une sorte de piccolo, de flûte aiguë), le tenora (un hautbois aigrelet qui fait penser aux instruments à anche arabes), le fiscorno (un cor mâtiné de tuba) et une curieuse contrebasse à trois cordes qui assure l'accompagnement rythmique.
Nous nous retrouvons donc
en avril pour deux jours à Barcelone, dans un studio
minuscule mais qui "sonne" correctement. Les musiciens sont
très étonnés d'être convoqués
pour enregistrer une musique de film, eux qui sont plutôt
habitués à pratiquer leur art dans les bals de
campagne. Ils sont un peu intimidés. Ils se prennent en
photo avec nous. Navarette distribue les partitions, donne quelques
explications. On met le rouge.
J'entends pour la première fois le thème de mon film
joué par les vrais instruments. C'est gai, allègre,
plein de vie, de charme, de poésie et de mystère.
Nous battons la mesure avec Navarette. Il est tout sourire. J'ai
envie de l'embrasser. Je l'embrasse.
Quelques jours plus tard, nous sommes à Paris, à
Suresnes pour être plus précis, aux Studios Guillaume
Tell, ce qui se fait de mieux en France. Par rapport à ce
à quoi je me suis habitué à Los Angelès
ou à Londres, j'ai un peu l'impression d'enregistrer dans
une boîte à chaussures. Mais les musiciens de
l'Opéra de Paris sont vraiment formidables, talentueux,
rapides, inspirés. On les fait sortir de temps en temps pour
prendre l'air. Le lieu n'est pas vraiment prévu pour plus de
soixante paires de poumons qui s'époumonent, mais nous ne
sommes pas là pour une cure d'oxygénation. Leur
enthousiasme à jouer fait plaisir à voir et à
entendre. Et le son est excellent.
Au cours de la semaine s'enchaînent les séances
réservées aux solistes. Comme souvent, nous avons
enregistré d'abord le fond orchestral et ajoutons par la
suite, en re-recording, les instruments solos qui portent la
mélodie. La méthode permet de consacrer tout le temps
nécessaire à l'instrument vedette sans faire glander
les trente violonistes et vingt autres musiciens qui constituent
l'orchestre.
Se succéderont ainsi le joueur de duduk, le flûtiste
de Pan, le joueur de cymbalum, les percussionnistes. Christian
Chevalier, le producteur musical s'est donné un mal fou non
seulement pour réunir les meilleurs instrumentistes d'un
orchestre prestigieux, mais aussi pour trouver les meilleurs
solistes possibles dans chaque spécialité. Depuis des
semaines, il m'apporte à la salle de montage des CD de
chacun pour que je valide ses propositions.
Problème récurrent quand on utilise des instruments
rares : trouver un virtuose qui sache lire une partition. Le
choix est entre un berger génial qui arrive du fin fond de
l'Anatolie avec sa peau de bique sur le dos et l'instrument qui lui
vient de son arrière grand-père dont il tire des
sonorités célestes, mais qui n'a jamais appris le
solfège, et un très bon professionnel
spécialiste d'un instrument voisin, incollable en
déchiffrage de partition, mais qui se sert occasionnellement
de l'instrument exotique pour l'usage duquel il est
convoqué.
Je vois pendant de longues heures Javier souffrir, victime de mon
choix de l'option 2. Nous décidons de recourir, dans le
futur, à l'option 1 pour l'enregistrement final. En
réalité ce sera une option 3, miraculeuse où
nous avons cumulé les avantages des deux premières
solutions.